Catalogne indépendante, entre utopie et malaise

Le 9 Novembre 2017, Marc Beirnaert, adhérent de Nouvelle Donne en Gironde, donne son point de vue sur les événements qui ont enflammé la Catalogne cet automne. Vous trouverez deux autres points de vue ici et ici.

Depuis plus d’un mois, on entend parler des velléités d’indépendance de la Catalogne, et comme l’affaire a été largement commentée, je préfère relater une impression ressentie sur place fin septembre à Barcelone. Je préviens tout de suite ne pas avoir de position neutre, loin s’en faut, trouvant ce processus d’indépendance biaisé et manipulé par des forces contradictoires, et mon opinion en a été renforcée en voyant comment se comportait la population la veille du référendum du 1er Octobre 2017.

Nous étions à Barcelone, invités par une amie japonaise à participer à sa performance autour de la cérémonie traditionnelle du thé à l’espace Mies Van der Rohe à côté de la place d’Espagne. Le bâtiment aux lignes claires et sobres se prêtait parfaitement à une telle manifestation artistique, et tout se déroula bien, zen dirons-nous, dans l’après-midi, durant la première séance. Lors de la pause vers 18 heures, on vit arriver de l’autre côté de l’esplanade des camionnettes chargées de drapeaux, d’affiches, de hauts-parleurs, et en moins d’une heure se trouvèrent installés tous les composants pour un meeting de grande envergure. Curieux, je m’approchai d’une jeune militante enroulée dans un drapeau catalan pour lui demander des précisions. Elle me répondit en anglais qu’il s’agissait de la plus grande manifestation prévue en faveur du oui au référendum et que 80 % de la population catalane voulait l’indépendance.

La seconde cérémonie du thé de la journée reprit de manière plus compliquée à 21 heures, parce qu’une foule énorme de militants pour le oui à cinquante mètres de l’autre côté applaudissait bruyamment aux discours et aux chants catalans. On y conspuait en vrac et joyeusement l’État espagnol, responsable de tous les maux du pays, les flics aux ordres comme sous Franco, on y réclamait le droit à la liberté, avec des affiches représentant des bouches fermées pour exiger la démocratie, parfois des slogans d’une autre époque, comme ce No Pasaran tout droit issu de la guerre d’Espagne. Ces appels à l’insurrection par les urnes à l’aide de slogans guerriers d’une autre époque formaient en réalité une sorte de happening géant peu crédible politiquement, mais d’une très grande force, et peu à peu, au milieu de tous ces jeunes manifestants chaleureux, sympathiques, on se laissait porter par leur enthousiasme. Avec toutefois un malaise : qui les avait ainsi radicalisés ? où étaient leurs ennemis ? Qui les opprimait ? Depuis notre arrivée, il m’avait semblé être dans un pays libre, ouvert, agréable, l’un de ces endroits au monde qui font rêver. Que voulaient-ils qu’ils n’ont pas déjà ? L’enseignement à l’école se fait en catalan, c’est la langue officielle (bien qu’en réalité la plupart des Barcelonais s’expriment en castillan dans les rues sans trop l’avouer publiquement). La province est autonome pour la justice, la police, la santé, toutes les opinions politiques sont libres, autant dire qu’on est loin d’une dictature fasciste telle que l’avait connue le pays il y a quarante ans.

Nous avions réservé un logement Airbnb au centre de Barcelone. Nos logeurs étaient un couple genre profs, appartement bourgeois sur l’avenue Diagonal, qui nous accueillirent tout en poursuivant leurs préparatifs d’occupation du collège de leurs enfants, réquisitionné comme bureau de vote par l’autorité catalane. Intrigué, je leur demandai s’ils craignaient des heurts avec la police. « Pas vraiment, répondirent-ils, mais comme le référendum est illégal pour le gouvernement espagnol, il faut dormir sur place pour être certain que les gens puissent voter ». Voter oui, inutile de préciser.

Ils nous installèrent rapidement dans une petite chambre au milieu de l’appartement avant de retourner à leurs préparatifs de lutte avec leurs amis. J’aurais bien aimé discuter avec eux, mais comment faire avec de si joyeux fanatiques ? De gentils bobos, amicaux, pacifistes, et qui croient sincèrement et jusqu’à l’absurde vivre en enfer sous la férule d’un état espagnol répressif dont les délivrerait le vote indépendant.

Pour la petite histoire, il nous a été impossible de dormir, parce que toute la famille a fait des aller-retours agités toute la nuit entre le collège à occuper et l’appartement.

Je regrette n’avoir pu au moins leur dire que si l’Espagne était à ce point une dictature, jamais cette dernière n’aurait toléré les affiches réclamant indépendance et démocratie placardées à leurs fenêtres, et que pour seulement un mot à ce sujet sous Franco toute la famille serait déjà en prison pour longtemps, ou bien leur demander pourquoi ils n’adhéraient pas à un parti politique d’opposition au gouvernement conservateur de Madrid, qu’ils ont d’excellentes raisons de critiquer. Mais on n’en est plus là, les indépendantistes ont tendu un piège à Madrid et Mariano Rajoy est tombé dedans. Sa politique rigide fabrique aujourd’hui des indépendantistes avec ses mesures répressives (mettre en taule les représentants catalans, entre autres mauvaises initiatives). Là où l’indépendantisme se situait entre 15 % et 20 %, c’est à présent la moitié de la population qui en est, surtout les jeunes, endoctrinés il est vrai par leurs années de collège durant lesquelles on leur a officiellement appris en langue catalane une version partisane de l’histoire de leur région et de cette Espagne dont ils ne veulent désormais plus du tout faire partie.

Vu de l’étranger, leur révolution a des airs d’opérettes. Mais eux y croient. Et on ne voit pas comment ça pourrait bien se passer à présent.

Marc Beirnaert

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