Trois questions à Michèle Leclerc-Olive

Michèle Leclerc-Olive, sociologue,  est chargée de recherche au CNRS et à l’EHESS (plus de détail ici). Dans un ouvrage qu’elle a dirigé et qui a été publié en 2017, elle nous permet de découvrir par quels phénomènes se traduisent les prédations foncières, notamment dans le domaine minier. Cette question ne peut qu’interpeler les adhérents de Nouvelle Donne, dont la charte éthique rappelle dans son deuxième point : « Une trop grande disparité dans la répartition des richesses et des pouvoirs est génératrice de violence. »

Michèle Leclerc-Olive a accepté de se prêter au jeu des « Trois questions ».


1) Quelle définition donnez-vous à la notion de « prédations foncières » dans le cadre de vos travaux ?

Cette expression veut englober les accaparements de terre et les prédations minières, thèmes qui sont habituellement traités par des communautés disciplinaires différentes. De fait, lors de l’installation d’une exploitation minière, le mode de vie et l’usage de la terre par les populations locales s’en trouvent profondément modifiés : le village est déplacé, les paysans perdent leurs terres cultivables, l’eau est capturée, polluée, etc. Les conséquences sont diverses et elles ne sont même pas, contrairement aux prescriptions des codes miniers, intégralement réparées après le départ de la société minière (qui vient extraire, rappelons-le, des ressources non renouvelables). Proposer cette expression, c’est suggérer que le rapprochement de ces deux types de pratiques les éclaire réciproquement. C’est au fond une invitation à déplacer le regard et à essayer de voir le phénomène du point de vue des populations directement concernées par les activités économiques des sociétés multinationales.

D’ailleurs, nous ne l’avons pas fait, mais il serait tout aussi fécond d’examiner les pêches pratiquées par des bateaux-usines étrangers dans les eaux territoriales d’un pays sous cet angle des « prédations » d’un bien public.

2) Quels sont les exemples de résistances locales à ces prédations ? Et dans quel cadre politique à construire ont-elles des chances de réussir ?

Au cours de nos enquêtes, nous avons rencontré diverses formes de réponses à ces prédations. La grande différence réside dans l’engagement (ou non) des pouvoirs publics locaux.

Au Mali, les situations sont diverses, les élus locaux ne sont pas toujours aux côtés des populations spoliées. On peut invoquer l’absence d’informations mises à disposition des élus et des populations pour expliquer la passivité de certaines collectivités territoriales. Les conventions d’établissement (signées par l’État et chaque société extractive) ne sont pas publiées ; les élus et les populations ne connaissent donc pas le contenu social auquel la société extractive s’est engagée. On voit au passage que la prétention des Initiatives pour la Transparence des Industries Extractives (ITEI) est en fait l’arbre qui cache la forêt ! Ce dispositif ne vérifie que les flux financiers entre les sociétés extractives et l’État, en aval des décisions relatives à l’exploitation prises dans une grande opacité : dans certains pays, le Ministre de l’environnement est à peine informé des arrêtés pris par le Ministre des mines … L’ITEI ignore les chiffres d’affaires des entreprises extractives, ne contrôle pas les prix de transfert au sein des multinationales et ne dit rien des coûts externalisés (l’eau, la restauration de l’environnement, etc.). Dans ce contexte, il ne faut pas s’étonner que les résistances, quand elles s’expriment, prennent des formes violentes, surtout lorsque l’État n’hésite pas à recourir à la force pour faire respecter ces conventions. Du coup, les communautés choisissent parfois de se taire, la répression exercée ailleurs étant dissuasive. De fait, les populations locales se sentent souvent abandonnées tant par leur État que par les autorités locales.

Dans d’autres cas, les pouvoirs publics locaux soutiennent les résistances populaires. Au Pérou, par exemple, les communautés paysannes bénéficient souvent de l’engagement des élus municipaux et régionaux (l’État, travaillant pour les sociétés multinationales, utilise en général toutes les mesures à sa portée pour briser ces alliances). Enfin, le cas est exceptionnel, un État – le Salvador – a suspendu toute ouverture de mines métallifères. Il est intéressant de noter que ce fut à l’issue de nombreuses mobilisations populaires de plus en plus amples – El agua es más valiosa que el oro [« L’eau est plus précieuse que l’or »] – que cette décision a bénéficié d’un soutien presque unanime de la classe politique. Le processus fut long, et il nécessita des soutiens bien au-delà du territoire directement touché. [Plus de détails ici]

L’opinion publique internationale joue en effet un rôle doublement décisif : une première fois lorsqu’elle s’associe aux résistances locales et nationales, notamment au nom de la défense de l’environnement, une seconde fois lorsqu’elle dissuade les investisseurs de placer leurs fonds dans ces entreprises – Pas en notre nom – dont la rentabilité pourrait être compromise par ces mobilisations locales.

Définir le cadre politique dans lequel les résistances locales ont des chances de réussir requiert donc de distinguer les conditions d’émergence d’un tel cadre et sa conception. D’abord, tant que les résistances locales ne bénéficient pas d’un vaste réseau de soutien qui assure notamment la publicité des

Mine d’or à Fadougou, Mali (cliquer sur l’image)

pratiques des sociétés extractives, elles ont de fortes chances d’échouer ou de n’obtenir que des résultats dérisoires. Ensuite, ce rapport de force étant établi, il est peut-être possible d’obtenir la modification des dispositifs de décision : les richesses minières ne sont pas tant des ressources que des biens publics. Dans les pays « riches en ressources », l’usage de ces bien publics devrait relever de décisions prises par l’ensemble des pouvoirs publics (locaux et nationaux), mandatés par des populations dûment informées : la publicité est ici convoquée dans la pluralité de ses significations : espace public, pouvoir public, rendre public. On aura noté que la promotion de la notion de transparence pourrait bien être destinée précisément à occulter celle de publicité…

3) Peut-on encore parler de Françafrique dans ces domaines d’exploitation des ressources, ou le monde du XXIe siècle nous oblige-t-il à changer de grille de lecture ?

Lorsqu’on évoque la Françafrique aujourd’hui, on fait référence, me semble-t-il, à plusieurs dispositifs qui ont en partage le choix d’une même opacité. D’une part, le dispositif mis en place par le Général De Gaulle qui a perduré bien au-delà des alternances politiques a vécu. L’existence d’une « cellule Afrique » auprès du chef de l’État, aux pouvoirs énormes, sans contrôle du gouvernement et du parlement, a cependant créé des habitudes : ce n’est par exemple qu’en juillet 2014, que fut discutée et votée au Parlement une loi sur la politique de coopération de la France. Mais cette mise en débat s’est accompagnée d’une mise à l’écart des citoyens dans les pratiques de coopération. Cette loi entérine en effet l’orientation prise peu de temps avant par les collectivités territoriales : la coopération décentralisée devient l’« Action à l’international des Collectivités territoriales » et elle doit à l’avenir profiter avant tout aux territoires du Nord ! L’alignement de la coopération citoyenne sur la diplomatie économique héritée de la Françafrique indique que la politique de la France n’a au fond pas tellement changé : c’est la place des entreprises soutenues par le gouvernement français qui est au cœur des choix stratégiques.

D’autre part, dans le même temps, le monde économique s’est modifié. Et il est beaucoup plus difficile aujourd’hui d’attribuer une nationalité à une entreprise : c’est en principe le pays où elle a son siège social qui détermine cette nationalité, mais la composition de l’actionnariat reste dans l’ombre. Par ailleurs, en particulier pour ce qui concerne les sociétés multinationales minières, la nationalité de celles-ci ne dit rien de la nationalité des entreprises qui réaliseront les routes, les ports, les chemins de fer, ou qui approvisionneront l’usine en carburant, etc. Si bien que, même si les sociétés multinationales extractives auxquelles on s’intéresse ici sont canadiennes pour la plupart, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’intérêts économiques et financiers français étroitement associés à ces projets extractivistes. Par exemple, la survivance du franc CFA, dont la parité avec l’euro est assurée par la Banque de France, garantit aux multinationales de pouvoir rapatrier leurs bénéfices dans une devise forte (à défaut de le faire en dollars). En revanche, on le sait, cette « servitude monétaire » entrave l’initiative des acteurs économiques locaux qui peinent du coup à exporter leur production. Ainsi, si l’on parle de néocolonialisme, c’est à juste titre, mais les acteurs qui exercent cette domination économique constituent une galaxie qui s’organise aujourd’hui plutôt autour de grandes multinationales qu’autour des États, fut-ce l’ancienne métropole coloniale. Si le dispositif Françafrique ne s’observe plus dans sa conception initiale, se priver des questions et critiques qu’il a suscitées, serait renoncer à comprendre les formes contemporaines du néocolonialisme.

Anthropologie des prédations foncières
Entreprises minières et pouvoirs locaux
 Éditions des Archives contemporaines. Prix : 29,50 €

 

 

 

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